Fukushima : Arrêt sur les
temps de l'information
(par Dominique Martin Ferrari)
Samedi 12 et dimanche 13 mars : le ton officiel
se veut rassurant et même menaçant pour tous ceux qui doutent de la
légèreté de l’accident : « ce n’est pas grave, vous êtes indécents
de parler de catastrophe. D’ailleurs en France, nous n’avons pas
attendu le Japon pour nous préoccuper de sûreté » (Eric Besson, conf
de presse du 12 mars 16 h 30). « Le Japon, ce n’est pas la France.
Essayez de vous intéresser aux victimes du tsunami. »
Pendant ce temps, les autorités japonaises refusent d’admettre que
l’enceinte de confinement du réacteur n°1 de Fukushima Daiichi n’est
plus étanche, alors qu’elles reconnaissent avoir trouvé des traces
de Césium dans l’environnement. Mais déjà, Corinne Lepage, EELV, le
Réseau Sortir du nucléaire et Greenpeace ne se laissent pas enfermer
dans l’approximation : l’accident n’est pas Tchernobyl, mais se
rapproche de celui de Three Mile Island, et du risque de fusion d’un
des réacteurs.
Lundi
14, mardi 15 mars : les choses ne peuvent plus être niées.
Réacteurs et piscines sont hors contrôle. Les autorités nucléaires
entrent dans le jeu et se plient aux faits. On parle de «
catastrophe » et même « d’apocalypse » à Bruxelles. Alors que les
opposants au nucléaire relèvent faiblesse sur faiblesse, danger sur
danger, le gouvernement annonce qu’il va réviser toute la sécurité.
La France se positionne toujours au-dessus du Japon et prétend
maîtriser le risque. Dans les cellules de crise, on ne discute plus
les faits, on assène des messages politiques autour de trois
arguments : « le nucléaire français est le plus sûr du monde, nous
en avons besoin pour notre indépendance énergétique, il évite le CO2
». Cette période s’achève par le discours de François Fillon à
l’Assemblée Nationale, et des applaudissements nourris à droite
comme à gauche. Le lendemain, mercredi 16 mars, fort de l’union
nationale réaffirmée, Eric Besson relève la tête. Les opposants au
nucléaire ont servi d’informateurs aux journalistes scientifiques,
qui ont fait dans l’ensemble un travail remarquable ; place
désormais aux médias politiques. La langue de bois habituelle
revient relayant les discours officiels et les institutionnels : ASN,
IPSN, EDF, SFEN… Plusieurs sources, mais toutes nucléocrates.
Désormais, le débat franco-français s’impose, alors que la
catastrophe au Japon est de plus en plus lourde. Les six réacteurs
sont atteints les uns après les autres, la piscine dégage en continu
sa radioactivité. Malgré cela, au Japon, la zone d’évacuation reste
fixée à 20 km, la désinformation est totale, la population commence
à s’inquiéter. E. Besson, désormais, débat sur le nucléaire en
France (ce qu’il trouvait indécent dimanche face à des gens qui
travaillent sur ce sujet depuis 30 ans). Il propose même à l’Europe,
qui envisage une révision générale de la sûreté de ses centrales, de
faire des critères français, les critères de référence.
18 /
19/ 20 Mars : les données scientifiques manquent. Pour occuper
les médias politiques, les conférences de presse se succèdent,
toujours avec les mêmes sources. L’objectif est de prouver que la France n’a aucune
raison de sortir du nucléaire. Heureusement, les nouveaux médias ont
plus de souplesse. Un excellent travail a été fourni qui laissera
beaucoup de traces, beaucoup de mémoire. Certes, la couverture de
l’accident s’érode sur le net, l’audiovisuel se heurte au manque
d’images. Les rédactions, face au danger, ont rappelé les
journalistes. La zone concernée de Fukushima est très fermée. Les
mêmes images aériennes nous parviennent, en boucle. Cette fois, plus
d’images venant des journalistes amateurs.
19/03
: la CRIIRAD publie les premiers chiffres de radioactivité.
La suite, on la connaît : Déjà le Japon renvoie les aides
humanitaires de tous ordres : le mot d’ordre serait-il le silence ?
La volonté de ne pas savoir ? En France, l’évènement lybien prend la
main. Le Japon est relégué en deuxième place dans les journaux et
télévisions. Pour le peuple japonais, la catastrophe commence
réellement : produits agricoles interdits, mer polluée par les
rejets des eaux de refroidissement, douleur retrouvée avec l’exil
des contaminés, séquestration, angoisse latente... Le temps du
nucléaire n’est plus celui des hommes, ni celui de l’événement. La
litanie de la destruction durable a commencé.
Dominique Martin Ferrari