retour accueil

 

 

jardin d'EDEN jardin d'EDEN jardin d'EDEN

Rédactrice en chef : Dominique Martin Ferrari
Réalisation, JRI : Nathalie Verdier, Grace Daya
Images : Gaïa Network
Postproduction mise en ligne : N. Verdier
Directrice de la publication: Isabelle Petit
Copyright : Gaïa Network 2010

retour accueil


         De la nature, rien que de la nature

 La cosmétique a pris l’habitude de nous vendre des fleurs exotiques et des herbes miraculeuses dont la sève réduit les pattes d’oie et résorbe les capitons. La beauté par les plantes est même devenue depuis 2005 un «pôle de compétitivité », une de ces entités fédérant entreprises et laboratoires de recherche publics et privés instaurées par le gouvernement Villepin. Entre Eure et Loiret, cette «Cosmetic valley » regroupe une centaine d’entreprises employant 16 000 personnes. Ce nouveau centre «des sciences de la beauté et du bien-être» est à la poursuite du graal: la plante qui donne l’apparence de la jeunesse éternelle.
Les chercheurs explorent le monde végétal sur la pointe des pieds. Les plantes ont de multiples qualités et de graves inconvénients. Leur meilleur atout, c’est leur image positive auprès des consommateurs qui aspirent à utiliser du «naturel». Mais c’est aussi un monde à peine exploré et donc potentiellement riche en innovations et… en risques toxiques. Depuis les premiers extraits de plante chimiquement analysés à la fin du XIXème siècle, 300 000 molécules ont été isolées et étudiées: «or, un extrait contient des milliers de composés dont nous ne connaissons qu’une infime partie et moins de 10% de la biodiversité végétale a été réellement étudiée», assure Alban Muller, PDG d’une entreprise qui fournit depuis trente ans des extraits naturels à l’industrie cosmétique.
Fondé en 1979, la société Alban Muller a vu s’ouvrir devant elle un véritable boulevard. La crise de la vache folle a disqualifié les produits animaux pourtant riches en collagène proche de celui contenu dans les fibroblastes du derme. Les molécules issues de la pétrochimie sont, elles, fortement soupçonnées d’effets cancérogènes et tératogènes. Les plantes n’ont plus de vrais concurrents. Alban Muller n’a rien inventé. Il a élargi le spectre des extraits obtenus par distillation. Aux traditionnels eucalyptus ou lavande, l’entreprise a ajouté l’acacia, l’ananas, le ginseng, la papaye ou la figue: «nous ciblons les végétaux utilisées depuis longtemps dans les pharmacopées traditionnelles, explique Alban Muller. Ils ont un effet bénéfique reconnu que nous concentrons». Au printemps 2006, la société a ouvert près d’Orléans un «herboretum » regroupant ces dizaines de plantes que l’on cultive aujourd’hui pour les soins de la peau.
Car ce mouvement a changé les paysages normands et beaucerons. De quelques arpents au début des années 80, les cultures destinées à la cosmétique dépassent aujourd’hui les 700 hectares. Ainsi, les 17 agriculteurs de la coopérative Normandie Arômes près de Saint André de l’Eure revendiquent le titre de premier producteur d’huiles essentielles avec 220 hectares plantés en menthe poivrée, thym, monarde, fenouil, chanvre, tanaisie et échinacée: «nous avons investi dans une unité de distillation et nous effectuons nous-mêmes les analyses par chromatographe des composés de nos extraits, se passionne Jean-Luc Raoul, le président. Nous garantissons la traçabilité de nos produits de la pépinière au fût d’extrait». L’industrie peut donc s’appuyer sur une production suffisante pour alimenter ses usines sans craindre la rupture d’approvisionnement. Car un des défauts de la nature, c’est sa versatilité. On ne peut faire de la cosmétique avec les plantes si le monde agricole n’assure pas qualité et quantité.
C’est ainsi qu’Alban Muller peut aujourd’hui fabriquer une glycérine d’origine 100% végétale, soit l’essentiel de la composition d’une crème de soin: «car une crème c’est essentiellement un mélange d’huile et d’eau, une émulsion qui est agréable à étaler sur la peau et n’est évidemment pas toxique, détaille Karl Lintner, directeur général de Sederma, leader mondial des principes actifs en cosmétique. Le travail aujourd’hui porte sur les fractions infimes de molécules aptes à avoir un réel effet sur les cellules de l’épiderme».
Ces principes actifs réduisent l’épaisseur et la largeur des rides, assèchent les tissus adipeux et combattent les vergetures. Parmi les clients de Sederma, Patrice André, responsable du département des actifs de LVMH Recherche (la structure qui fédère tous les laboratoires du groupe de Bernard Arnault), a vécu de l’intérieur la complexification chimique des crèmes de soin: «en 25 ans, nous sommes passés de la simple émulsion à un savant assemblage de molécules issues aussi bien du monde végétal que de la pétrochimie ou des biotechnologies, expose le chercheur. Cela a été de pair avec une meilleure connaissance du fonctionnement de la peau».
Pour ce faire, la chimie de synthèse est une voie évidente. Les principes actifs artificiels sont spécialement élaborés pour agir sur les récepteurs sélectionnés dans le derme ou l’épiderme: «leur toxicité est facile à étudier car ces molécules sont chimiquement stables et aisément reproductibles» assure Patrice André. Mais les effets sur la santé sont redoutés et les consommateurs regardent désormais de près les étiquettes. Les biotechnologies apportent, elles, des réponses partielles: «il faut trouver des bactéries qui ont des propriétés de résistance ou de stimulation particulières et les cultiver industriellement» expose Karl Lintner. L’un des produits phare de Sederma est un hydratant provenant de la culture de Thermus thermophilus, une bactérie vivant à 2000 mètres de profondeur près des sources hydrothermales. Nombre de crèmes de jour, de maquillages et de produits solaires en contiennent une dose inférieure à 1%.
Reste la nature. Elle a un autre gros défaut, son extrême instabilité. Non seulement la composition moléculaire est complexe, mais elle varie également selon le degré de maturation de la plante, le terroir, les aléas climatiques, la saison, voire le moment de la journée. Et la graine, la tige et la feuille n’ont jamais la même composition. Il faut donc y aller à tâtons. Greenpharma, une start-up de six salariés installée depuis 2000 sur le campus de l’université d’Orléans, s’est fait une spécialité de la traque du principe actif végétal: «nous avons dans un premier temps construit une base de données pour collecter toutes les informations sur les molécules déjà étudiées, ce qui n’existait pas auparavant, explique Philippe Bernard, son directeur. Puis, nous avons monté un réseau de correspondants dans le monde qui nous envoie des plantes ayant un effet reconnu sur l’homme». Greenpharma cible les espèces capables de s’adapter aux milieux les plus hostiles afin de traquer les constituants chimiques qui ont permis à la plante de résister aux agressions.
Les extraits obtenus sont ensuite disséqués par les chimistes afin d’isoler les molécules actives. C’est ainsi que depuis 1986, LVMH Recherche collabore avec l’Institut de Chimie Organique et Analytique (ICOA) de l’Université d’Orléans. Forte d’une centaine de chercheurs et de thésards, cette unité utilise la détection par chromatographie et la résonance magnétique nucléaire (RMN): «c’est un long tâtonnement, assurent Luc Morin-Allory et Michel Lafosse, chercheurs à l’ICOA. Certaines molécules trop grosses ne peuvent être exploitées, d’autres perdent toute efficacité si elles n’interagissent pas avec des composés voisins, et l’on constate même l’apparition inexpliquée d’effets toxiques».
Une fois isolée, la «bonne» molécule est reprise par les laboratoires de l’industrie: «là, nous soumettons de la peau de culture au principe actif pour déterminer ses effets sur le derme avant de songer à l’incorporer dans les nouveaux produits», détaille Patrice André. Une partie des laboratoires de Sederma sont ainsi consacrés à l’étude de l’effet des molécules sur la peau de volontaires. Le tewamètre mesure l’évaporation de l’eau à la surface de la peau, le cornéomètre calcule la résistance électrique de l’épiderme, l’entomètre son élasticité, etc. Il faut plus de dix ans d’efforts pour déboucher sur une exploitation industrielle.
Les chimistes se méfient donc de la versatilité de la nature et de ses molécules instables. Cependant, on peut rêver à des crèmes de soin totalement issues de plantes. Le dernier obstacle, ce sont les conservateurs sans lesquels les crèmes pourriraient du fait de l’activité bactérienne. Présents dans tous ces produits, les parabènes sont ainsi attaqués pour des effets possibles sur le système reproducteur humain. Comme pour les graisses animales, l’industrie cherche donc à anticiper un possible rejet par le consommateur beaucoup plus que l’imminence de l’adoption de la directive européenne REACH qui va imposer aux industriels de nouvelles analyses de toxicité des produits chimiques. Le pôle de compétitivité de la Cosmetic Valley démarre ainsi un programme de recherche de substitut. Une cinquantaine de plantes de Guyane française ont été ciblées pour leurs effets de conservation exploités par les populations locales. Des ethnobiologistes étudient actuellement leur habitat, leur répartition et leur degré de rareté. Greenpharma et l’ICOA vont tenter d’isoler le «parabene végétal» qui couperait définitivement les ponts entre pétrochimie et cosmétique.
Ce programme démarre en 2007. Actuellement, les juristes bouclent les accords de droits industriels entre les laboratoires publics et privés. On ne sait jamais. Le risque est ténu mais réel de tomber sur la molécule qui procure vraiment «l’éternelle jeunesse». Et la fortune.

LES PRODUITS BIO
La généralisation de l’usage des plantes ne signifie pas que la cosmétique devient bio. Les gammes de crèmes de soin bio obéissent à d’autres critères. Les ingrédients végétaux doivent être cultivés selon les règles de l’agriculture labellisée et ne doivent contenir ni glycérine, ni vaseline, ni paraffine, ni alcool ce qui interdit les additifs servant à parfumer le produit. Les principes actifs sont généralement moins nombreux que dans la cosmétique industrielle qui cherche à optimiser l’efficacité de ses produits par l’interaction des molécules. Si les composés issus du pétrole sont prohibés, aucune solution n’existe cependant pour les conservateurs. Les organismes certificateurs (ecocert, nature et progrès) éditent une liste d’une demi-douzaine de produits de synthèse tolérés pour cet usage.

L’USAGE DES PLANTES
La synthèse de molécules issues de végétaux pour la création de médicaments est une affaire déjà ancienne. L’aspirine, médicament le plus utilisé au monde, provient de la silicine, principe actif du saule blanc isolé en 1825 et synthétisé artificiellement par le chimiste allemand Hoffman en 1897, début de la commercialisation à grande échelle.
Disparu en février 2006, le directeur de recherche au CNRS Pierre Potier a permis l’extraction de deux médicaments anti-cancéreux à partir de plantes. La Navelbine, traitement courant des cancers du poumon et du sein, est extrait de la pervenche de Madagascar. Le Taxol provient des écorces de troncs d’ifs.



                                              Loïc Chauveau

 

 
Copyright © 2006—2010, Gaïa Network. Tous droits réservés GAÏA-NETWORK