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De la nature,
rien que de la nature
La cosmétique a pris l’habitude de nous vendre des fleurs exotiques et des
herbes miraculeuses dont la sève réduit les pattes d’oie et résorbe les
capitons. La beauté par les plantes est même devenue depuis 2005 un «pôle de
compétitivité », une de ces entités fédérant entreprises et laboratoires de
recherche publics et privés instaurées par le gouvernement Villepin. Entre Eure
et Loiret, cette «Cosmetic valley » regroupe une centaine d’entreprises
employant 16 000 personnes. Ce nouveau centre «des sciences de la beauté et du
bien-être» est à la poursuite du graal: la plante qui donne l’apparence de la
jeunesse éternelle.
Les chercheurs explorent le monde végétal sur la pointe des pieds. Les plantes
ont de multiples qualités et de graves inconvénients. Leur meilleur atout, c’est
leur image positive auprès des consommateurs qui aspirent à utiliser du
«naturel». Mais c’est aussi un monde à peine exploré et donc potentiellement
riche en innovations et… en risques toxiques. Depuis les premiers extraits de
plante chimiquement analysés à la fin du XIXème siècle, 300 000 molécules ont
été isolées et étudiées: «or, un extrait contient des milliers de composés dont
nous ne connaissons qu’une infime partie et moins de 10% de la biodiversité
végétale a été réellement étudiée», assure Alban Muller, PDG d’une entreprise
qui fournit depuis trente ans des extraits naturels à l’industrie cosmétique.
Fondé en 1979, la société Alban Muller a vu s’ouvrir devant elle un véritable
boulevard. La crise de la vache folle a disqualifié les produits animaux
pourtant riches en collagène proche de celui contenu dans les fibroblastes du
derme. Les molécules issues de la pétrochimie sont, elles, fortement soupçonnées
d’effets cancérogènes et tératogènes. Les plantes n’ont plus de vrais
concurrents. Alban Muller n’a rien inventé. Il a élargi le spectre des extraits
obtenus par distillation. Aux traditionnels eucalyptus ou lavande, l’entreprise
a ajouté l’acacia, l’ananas, le ginseng, la papaye ou la figue: «nous ciblons
les végétaux utilisées depuis longtemps dans les pharmacopées traditionnelles,
explique Alban Muller. Ils ont un effet bénéfique reconnu que nous concentrons».
Au printemps 2006, la société a ouvert près d’Orléans un «herboretum »
regroupant ces dizaines de plantes que l’on cultive aujourd’hui pour les soins
de la peau.
Car ce mouvement a changé les paysages normands et beaucerons. De quelques
arpents au début des années 80, les cultures destinées à la cosmétique dépassent
aujourd’hui les 700 hectares. Ainsi, les 17 agriculteurs de la coopérative
Normandie Arômes près de Saint André de l’Eure revendiquent le titre de premier
producteur d’huiles essentielles avec 220 hectares plantés en menthe poivrée,
thym, monarde, fenouil, chanvre, tanaisie et échinacée: «nous avons investi dans
une unité de distillation et nous effectuons nous-mêmes les analyses par
chromatographe des composés de nos extraits, se passionne Jean-Luc Raoul, le
président. Nous garantissons la traçabilité de nos produits de la pépinière au
fût d’extrait». L’industrie peut donc s’appuyer sur une production suffisante
pour alimenter ses usines sans craindre la rupture d’approvisionnement. Car un
des défauts de la nature, c’est sa versatilité. On ne peut faire de la
cosmétique avec les plantes si le monde agricole n’assure pas qualité et
quantité.
C’est ainsi qu’Alban Muller peut aujourd’hui fabriquer une glycérine d’origine
100% végétale, soit l’essentiel de la composition d’une crème de soin: «car une
crème c’est essentiellement un mélange d’huile et d’eau, une émulsion qui est
agréable à étaler sur la peau et n’est évidemment pas toxique, détaille Karl
Lintner, directeur général de Sederma, leader mondial des principes actifs en
cosmétique. Le travail aujourd’hui porte sur les fractions infimes de molécules
aptes à avoir un réel effet sur les cellules de l’épiderme».
Ces principes actifs réduisent l’épaisseur et la largeur des rides, assèchent
les tissus adipeux et combattent les vergetures. Parmi les clients de Sederma,
Patrice André, responsable du département des actifs de LVMH Recherche (la
structure qui fédère tous les laboratoires du groupe de Bernard Arnault), a vécu
de l’intérieur la complexification chimique des crèmes de soin: «en 25 ans, nous
sommes passés de la simple émulsion à un savant assemblage de molécules issues
aussi bien du monde végétal que de la pétrochimie ou des biotechnologies, expose
le chercheur. Cela a été de pair avec une meilleure connaissance du
fonctionnement de la peau».
Pour ce faire, la chimie de synthèse est une voie évidente. Les principes actifs
artificiels sont spécialement élaborés pour agir sur les récepteurs sélectionnés
dans le derme ou l’épiderme: «leur toxicité est facile à étudier car ces
molécules sont chimiquement stables et aisément reproductibles» assure Patrice
André. Mais les effets sur la santé sont redoutés et les consommateurs regardent
désormais de près les étiquettes. Les biotechnologies apportent, elles, des
réponses partielles: «il faut trouver des bactéries qui ont des propriétés de
résistance ou de stimulation particulières et les cultiver industriellement»
expose Karl Lintner. L’un des produits phare de Sederma est un hydratant
provenant de la culture de Thermus thermophilus, une bactérie vivant à 2000
mètres de profondeur près des sources hydrothermales. Nombre de crèmes de jour,
de maquillages et de produits solaires en contiennent une dose inférieure à 1%.
Reste la nature. Elle a un autre gros défaut, son extrême instabilité. Non
seulement la composition moléculaire est complexe, mais elle varie également
selon le degré de maturation de la plante, le terroir, les aléas climatiques, la
saison, voire le moment de la journée. Et la graine, la tige et la feuille n’ont
jamais la même composition. Il faut donc y aller à tâtons. Greenpharma, une
start-up de six salariés installée depuis 2000 sur le campus de l’université
d’Orléans, s’est fait une spécialité de la traque du principe actif végétal:
«nous avons dans un premier temps construit une base de données pour collecter
toutes les informations sur les molécules déjà étudiées, ce qui n’existait pas
auparavant, explique Philippe Bernard, son directeur. Puis, nous avons monté un
réseau de correspondants dans le monde qui nous envoie des plantes ayant un
effet reconnu sur l’homme». Greenpharma cible les espèces capables de s’adapter
aux milieux les plus hostiles afin de traquer les constituants chimiques qui ont
permis à la plante de résister aux agressions.
Les extraits obtenus sont ensuite disséqués par les chimistes afin d’isoler les
molécules actives. C’est ainsi que depuis 1986, LVMH Recherche collabore avec
l’Institut de Chimie Organique et Analytique (ICOA) de l’Université d’Orléans.
Forte d’une centaine de chercheurs et de thésards, cette unité utilise la
détection par chromatographie et la résonance magnétique nucléaire (RMN): «c’est
un long tâtonnement, assurent Luc Morin-Allory et Michel Lafosse, chercheurs à
l’ICOA. Certaines molécules trop grosses ne peuvent être exploitées, d’autres
perdent toute efficacité si elles n’interagissent pas avec des composés voisins,
et l’on constate même l’apparition inexpliquée d’effets toxiques».
Une fois isolée, la «bonne» molécule est reprise par les laboratoires de
l’industrie: «là, nous soumettons de la peau de culture au principe actif pour
déterminer ses effets sur le derme avant de songer à l’incorporer dans les
nouveaux produits», détaille Patrice André. Une partie des laboratoires de
Sederma sont ainsi consacrés à l’étude de l’effet des molécules sur la peau de
volontaires. Le tewamètre mesure l’évaporation de l’eau à la surface de la peau,
le cornéomètre calcule la résistance électrique de l’épiderme, l’entomètre son
élasticité, etc. Il faut plus de dix ans d’efforts pour déboucher sur une
exploitation industrielle.
Les chimistes se méfient donc de la versatilité de la nature et de ses molécules
instables. Cependant, on peut rêver à des crèmes de soin totalement issues de
plantes. Le dernier obstacle, ce sont les conservateurs sans lesquels les crèmes
pourriraient du fait de l’activité bactérienne. Présents dans tous ces produits,
les parabènes sont ainsi attaqués pour des effets possibles sur le système
reproducteur humain. Comme pour les graisses animales, l’industrie cherche donc
à anticiper un possible rejet par le consommateur beaucoup plus que l’imminence
de l’adoption de la directive européenne REACH qui va imposer aux industriels de
nouvelles analyses de toxicité des produits chimiques. Le pôle de compétitivité
de la Cosmetic Valley démarre ainsi un programme de recherche de substitut. Une
cinquantaine de plantes de Guyane française ont été ciblées pour leurs effets de
conservation exploités par les populations locales. Des ethnobiologistes
étudient actuellement leur habitat, leur répartition et leur degré de rareté.
Greenpharma et l’ICOA vont tenter d’isoler le «parabene végétal» qui couperait
définitivement les ponts entre pétrochimie et cosmétique.
Ce programme démarre en 2007. Actuellement, les juristes bouclent les accords de
droits industriels entre les laboratoires publics et privés. On ne sait jamais.
Le risque est ténu mais réel de tomber sur la molécule qui procure vraiment
«l’éternelle jeunesse». Et la fortune.
LES PRODUITS BIO
La généralisation de l’usage des plantes ne signifie pas que la cosmétique
devient bio. Les gammes de crèmes de soin bio obéissent à d’autres critères. Les
ingrédients végétaux doivent être cultivés selon les règles de l’agriculture
labellisée et ne doivent contenir ni glycérine, ni vaseline, ni paraffine, ni
alcool ce qui interdit les additifs servant à parfumer le produit. Les principes
actifs sont généralement moins nombreux que dans la cosmétique industrielle qui
cherche à optimiser l’efficacité de ses produits par l’interaction des
molécules. Si les composés issus du pétrole sont prohibés, aucune solution
n’existe cependant pour les conservateurs. Les organismes certificateurs (ecocert,
nature et progrès) éditent une liste d’une demi-douzaine de produits de synthèse
tolérés pour cet usage.
L’USAGE DES PLANTES
La synthèse de molécules issues de végétaux pour la création de médicaments est
une affaire déjà ancienne. L’aspirine, médicament le plus utilisé au monde,
provient de la silicine, principe actif du saule blanc isolé en 1825 et
synthétisé artificiellement par le chimiste allemand Hoffman en 1897, début de
la commercialisation à grande échelle.
Disparu en février 2006, le directeur de recherche au CNRS Pierre Potier a
permis l’extraction de deux médicaments anti-cancéreux à partir de plantes. La
Navelbine, traitement courant des cancers du poumon et du sein, est extrait de
la pervenche de Madagascar. Le Taxol provient des écorces de troncs d’ifs.
Loïc Chauveau
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