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       Approche économique de la biodiversité

C’est une boîte de pandore, une série de questions vertigineuses qui vont obliger les hommes à se questionner sur leurs liens avec la nature. L’économiste indien Pavan Sukhdev va publier cet automne la deuxième phase de son rapport sur «l’économie des écosystèmes et de la biodiversité» (EEB). Cette boîte à outil à destination des mondes politiques et économiques donne un coût financier à la destruction des espèces végétales et animales ordinaires, celles qui nous entourent. Et donc une valeur (économique, mais aussi morale) à ce qui, aujourd’hui, n’en a pas.
Ce travail est le pendant du rapport de l’économiste Nicholas Stern sur le coût de l’inaction en matière de réchauffement climatique. Stern estime qu’en 2050, les effets dévastateurs des changements annoncés impacteront les activités humaines de 5500 milliards d’euros par an. Il faudrait consacrer 1% seulement du PIB mondial pour réduire drastiquement l’addition. La solution est connue: l’arrêt de la combustion de pétrole, de gaz et de charbon. Les conclusions de Pavan Sukhdev avancent aussi un chiffre parlant. La destruction de la nature en 2050, ce sera 14 000 milliards d’euros par an, soit 7% du PIB mondial. Mais là, il n’y a pas de solution évidente.
L’homme exploite la nature depuis toujours. Le «Millenium Ecosystem Assesment» (MAE), étude onusienne parue en 2005 qui a mobilisé 1300 chercheurs du monde entier, définit ainsi une typologie des «services écosystémiques». Les différents milieux façonnés par la biodiversité (forêts, prairies, marais, mangroves, coraux, etc.) rendent trois types de services à l’homme. Le prélèvement, c’est ce qu’il exploite et consomme: bois, eau douce, nourriture (poissons, bétail, récoltes), fibres (coton, lin, laine), produits biochimiques. La régulation, ce sont les interactions qui permettent de rendre la terre vivable en matière de climat, de limitation des maladies, de régénération des sols, de cycle et d’épuration des eaux. Le secteur culturel est celui des biens immatériels: beauté des paysages, inspiration, éducation, héritage culturel et religieux, tourisme et usages récréatifs et sportifs.
Ces services représentent une cassette gratuite dans laquelle on croit pouvoir puiser sans discernement. Au cours des 300 dernières années, 40% des forêts mondiales ont disparu. Depuis 1900, la moitié des zones humides ont été asséchées. Depuis l950, 30% des massifs coralliens ont été détruits ou endommagés par la surpêche, la pollution, les maladies. 35% des mangroves ont été rasées pour faire notamment place à l’aquaculture. 80% des stocks de poissons sont trop exploités. Le taux d’extinction des espèces causé par l’homme est 1000 fois plus rapide que le taux naturel. Selon le MAE, 60% des services rendus par la planète se sont ainsi dégradés au cours des cinquante dernières années. Or, souligne Pavan Sukhdev «la disparition d’espèces et la dégradation des écosystèmes sont inextricablement liées au bien-être humain et, à moins que nous n’adoptions de toute urgence des mesures pour y remédier, il est possible que le «service normal» -c'est-à-dire le fait de pouvoir profiter des bénéfices que nous apporte l’environnement- ne reprenne jamais». Cette prédiction est d’autant plus plausible que les habitudes anciennes ont toujours cours. D’ici 2050, 7,5 millions de km² de zones naturelles devraient être convertis en terres agricoles. 60% des récifs coralliens risquent de disparaître d’ici 2030.
Les tendances destructives actuelles modifient notre relation à l’environnement mais ne règle en rien notre dépendance à la nature: c’est toujours elle qui nous nourrit. Donner un coût, ce n’est évidemment pas introduire les services écosystémiques dans le secteur marchand (je paye donc j’ai le droit de consommer) mais de donner le vrai prix du service rendu et surtout d’introduire la notion de durabilité: un milieu naturel ne peut être exploité au-delà de ses limites de renouvellement. Ainsi, une zone de pêche n’est pas un garde-manger sans fond destiné à produire des bénéfices. C’est un bien général qui nécessite des règles de préservation: respect des périodes de reproduction, aires marines protégées, limitation du nombre de pêcheurs. Toutes mesures qui ont bien un coût humain et financier.
Cette démarche implique de considérer tous les services rendus pour en évaluer le prix. Le prélèvement est le plus simple à calculer. Le bois, la nourriture, les fibres ont une valeur sur les marchés. Ainsi, le champignon ramassé dans la forêt à un équivalent/prix au marché de Rungis. Le rôle de régulation est plus complexe à appréhender. Est-ce que les fonctions de rétention et épuration des eaux, de limitation des aires de vecteurs des maladies, d’atténuation des excès climatiques peuvent se mesurer? Oui, si l’on considère les dommages causés par une catastrophe provoquée par une modification du milieu naturel. Ainsi, en 1995, les inondations du Rhin ont pénalisé 15 000 entreprises allemandes et hollandaises, occasionné le déplacement de 250 000 personnes et provoqué pour plus de 9 milliards de francs (1,4 milliards d’euros) de dégâts. En cause, l’endiguement du cours du Rhin accélérant les flux de la traditionnelle crue de printemps gonflée cette année là par des pluies exceptionnelles. Remède: la restauration des forêts alluviales alsaciennes. Ces milieux de très riche biodiversité ont été coupés du fleuve, asséchés et rasés pour planter du maïs. Les générations d’aménageurs en ont oublié leur rôle essentiel de zone tampon dans l’écoulement des eaux. La commission internationale de protection du Rhin dispose jusqu’en 2020 de budgets conséquents pour reconstituer ces forêts qu’on croyait insalubres mais qui constituent le moyen les plus efficace –et le moins cher- pour assurer la sécurité des zones économiques en aval du fleuve. Cette leçon spectaculaire peut se décliner à l’envi. Les dégâts du cyclone Nargis en Birmanie, le 2 mai 2008, ont été amplifiés par la disparition de la mangrove dans le delta de l’Irrawaddy. Les inondations récurrentes que subit Haïti (la dernière en mai 2009) sont dues à la disparition quasi-totale du couvert forestier du pays.
Les économistes tentent depuis peu de calculer la valeur de ces biens avant disparition plutôt que de déplorer les dégâts après. Ainsi, depuis dix ans, de nombreuses études tentent d’estimer la valeur économique des massifs coralliens qui tiennent compte des prélèvements (pêche, aquariophilie, aquaculture), de la régulation (protection des côtes, biodiversité, traitement des eaux) et des services culturels (tourisme, recherche, éducation). Les résultats sont évidemment très différents selon les régions du monde, mais les estimations grimpent jusqu’à 12 700 euros par hectare et par an. Sur ce total, la protection côtière représente 3220 euros, les services récréatifs 3580 euros. Pour les massifs coralliens français, une estimation médiane de 5000 à 10 000 euros l’hectare conduit à une valeur économique totale de plusieurs milliards d’euros par an.
En France, le rapport du groupe de travail sur l’approche économique de la biodiversité remis en avril dernier, donne une estimation de la valeur de tous les services rendus par un hectare de nos forêts tous les ans. Sur une valeur totale de 970 euros, les revenus du bois ne représentent que 90 euros. C’est la fixation du carbone de l’air crucial pour lutter contre la hausse des gaz à effet de serre qui est le poste le plus «rémunérateur» avec un stockage et une fixation de CO2 estimé à 529 euros. Ce poste représentera au moins 1000 euros en 2030. Le manque de données ne permet pas d’évaluer correctement le rôle de régulation et de filtration de l’eau estimé à 90 euros. En revanche, la fonction de promenade grimpe à 200 euros: les fonctions de bien-être humain ont une valeur élevée.
Pour mesurer ce besoin de bien être, les économistes ont recours à une méthode encore très décriée, le «consentement à payer». Elle consiste à demander aux riverains d’une réserve naturelle combien il serait prêt à débourser pour protéger le lieu ou sauvegarder une espèce en voie de disparition. Des études montrent un consentement à payer des Britanniques de 39 à 46 euros par an pour le rhinocéros de Namibie. Les Suédois se disent prêts à investir 90 euros dans la protection du loup
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                                              Loïc Chauveau

 

 
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